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L’audition à la Polka des Mandibules

Vendredi 30 juillet 2010

Après le huitième épisode, consacré à mes rêves, poursuivons ensemble la lecture de la biographie “Henri Dès : du Fils au Père”.

Le 21 juin 1960, tu débarquais Gare de Lyon, avec pour tout bagage un baluchon et une guitare, sans personne à qui parler, personne chez qui dormir, et une poche remplie de vague monnaie. Un aventurier standard, partant à la conquête d’un lieu inconnu de lui, sait qu’il doit s’attendre à être seul, face à lui-même, sans parler à personne, parfois pendant des jours. Il se peut aussi que le voyage soit un prétexte à la solitude. L’aventurier buriné au menton carré aime le silence.

Mais pour toi, l’idée même d’une demi-journée sans communiquer était insupportable. Il te fallait rencontrer des gens, n’importe qui, pour parler de n’importe quoi, échanger, exister. Afin de parer ce besoin urgent, tu avais d’emblée choisi la facilité en t’invitant dans un club linguistique pour touristes paumés. Tu y avais dansé avec une Finlandaise en mal de contact du nom de Christina. Ouf ! Tout n’était pas perdu, tu pouvais encore séduire et te balader au bras d’une parfaite inconnue sans trop d’efforts, même dans une grande ville comme Paris. Six jours après ton arrivée, tu faisais ta première audition à la Polka des Mandibules, un des rares cabarets de la rive gauche encore ouverts aux artistes en cette période estivale. Malheureusement, après avoir fait de ton mieux pour séduire la patronne en chantant quelques chansons de ton cru, et quelques autres, tu t’étais entendu dire que tes compositions étaient trop longues ! Trop longues ? Deux minutes grand maximum chacune ! Tu étais ressorti de la Polka des Mandibules un peu perplexe. Plus tard, un pro t’avait expliqué que « C’est trop long ! » était l’excuse type des patrons de cabarets qui souhaitaient éviter des phrases comme « C’est nul » ou « Revenez dans cinq ans ».

Loin de te déstabiliser, cette expérience n’avait pas arrangé l’état de tes finances, et tes menus s’étaient « a-menu-isés ». Début juillet, ta pitance journalière se résumait à une baguette de pain et un café au lait le matin. Dommage, le profil anorexique n’était pas encore à la mode en ce temps-là. Tu aurais pu défiler pour de
grands couturiers!

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