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…et vous dansâtes beaucoup, mais tu ne chantas point

Mercredi 15 juillet 2009

Après le douzième épisode, et l’épisode désastreux ou je fus lancier au Théâtre du Châtelet, poursuivons ensemble la lecture de la biographie “Henri Dès : du Fils au Père”.

Le 23 mai 1964, maman et toi, tous deux âgés de 23 ans, vous êtes juré fidélité au bord du lac Léman, en la magnifique église romane de Saint-Sulpice, datant du XIIe siècle, en présence du pasteur Alain Burnand, des deux familles au complet, d’une partie de la Radio suisse romande, et de tes potes du Coup d’Essai. Une centaine de personnes au total. Ton témoin ne pouvait qu’être Zazou. Vous aviez prolongé la fête chez Barnabé, le fameux café-théâtre de Servion, et vous dansâtes beaucoup, mais tu ne chantas point (ou si peu, car tu avais oublié les paroles de ta chanson Fleur de vie…).

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Par l’idée du mouton et de la semoule en sauce alléché

Mercredi 8 juillet 2009

Après le dixième épisode, où l’on relate ma rencontre avec Philippe Lamoureux, poursuivons ensemble la lecture de la biographie “Henri Dès : du Fils au Père”.

Le 7 juillet, ta présence à Paris avait pris une tournure absurde. Une absurdité comme je les aime. Un de ces événements improbables qui se produisent à l’unique condition de n’y avoir jamais pensé avant. Ce jour-là, tu déambulais guitare à la main et barbe de cinq jours au vent, lorsqu’un inconnu te héla. C’était le patron d’un restaurant marocain du quartier de Jussieu, dans le 5e arrondissement. Il cherchait un musicien en échange d’un bon repas chaud pour animer sa soirée couscous. Par l’idée du mouton et de la semoule en sauce alléché, tu avais accepté sur le champ et t’étais retrouvé le soir même au travail, le ventre plein.

Jusque-là rien d’absurde. Mais le répertoire que tu avais choisi pour accompagner les clients tout au long de leur repas l’était totalement. La guerre d’Algérie faisait rage, et tu avais entonné sans complexe des chansons de corps de garde apprises à l’armée, comme la très jolie : « Râpe tes couilles par terre, prends ta pine à deux mains mon cousin… ». Le plus fou est que ta prestation avait plu, et que le patron de la gargote, ayant eu vent de ta situation inconfortable sous la statue d’Henri IV, t’avait proposé le gîte après le couvert. À la fermeture, vous aviez débarqué chez lui et vous étiez glissés dans un lit déjà occupé par sa copine, une jeune et charmante peintre en devenir. Voyant que tu lui tournais désespérément le dos et que le ménage à trois ne faisait pas plus partie de ta liste de fonctionnements potentiels que le vol de pêches, il avait quitté l’appartement en te glissant ce gentil petit mot à l’oreille : « Si tu la touches, j’te tue ! » Le lendemain matin, tu avais quitté les lieux prestement, essoufflé et un peu décoiffé. Un mois plus tard – toi seul sais pourquoi – tu avais été soulagé d’apprendre l’assassinat du brave monsieur à l’arme blanche…

Les jours suivants s’étaient ressemblés. Tu faisais la manche pour des cigarettes avec Philippe le matin, et le soir, tu chantais Oh when the Saints et autres grands standards avec Micky l’Américain au banjo, et Suzanne au « parapluie à pécule » devant les terrasses de Saint-Germain-des-Prés.

Déchargeur de cageots de fruits

Samedi 4 juillet 2009

Après le neuvième épisode, où l’on relate ma première audition, poursuivons ensemble la lecture de la biographie “Henri Dès : du Fils au Père”.

Le 1er juillet, tu gagnais ton premier franc vingt-cinq en chantant tes chansons sur le Boul’Mich.

Cette maigre rentrée d’argent n’étant de loin pas suffisante pour te payer le luxe des draps à moitié blancs d’un hôtel miteux, tu avais continué ta descente en eaux troubles en installant ta couche sous un des nombreux ponts de Paris. Il y avait là d’autres jeunes beatniks à guitare. Parfois, vous chantiez ensemble, et il pleuvait quelques pièces que vous vous partagiez fraternellement (seul Helvète de la joyeuse troupe, tu recevais les rares francs suisses qui tombaient.

On t’avait dit que tu pouvais travailler aux Halles, comme « déchargeur de cageots de fruits ». Tu t’y étais retrouvé, à faire la queue en compagnie de dizaines d’autres types, bien plus bronzés et motivés que toi, levant la main plus rapidement et bien plus haut lorsqu’un job se présentait. Dans cette joyeuse cohue se trouvait un autre jeune homme de bonne famille, peu enclin au travail manuel, un certain Philippe Lamoureux. Il avait quitté la région de Bordeaux comme tu avais quitté ta Lausanne natale, à la différence près que ses parents n’avaient pas été consultés. Il avait fugué. Tous deux lassés de faire la queue pour mendier l’hypothétique petit boulot, vous aviez décidé de voler deux pêches et d’aller vous faire voir ailleurs. Philippe avait fait le guet pendant que tu réalisais le premier et dernier menu larcin de ta vie. Car cette pêche avait eu mauvais goût, celui de la culpabilité. Le vol ne faisait pas partie de ta liste de fonctionnements potentiels, et tu t’étais juré de ne plus jamais commettre d’acte répréhensible.

Ceci ne t’avait pas « em-pêché » de ronger la pêche jusqu’au noyau et de sympathiser pour de bon avec ton nouveau compagnon. Vous resteriez inséparables jusqu’à la fin de ton séjour.