Par l’idée du mouton et de la semoule en sauce alléché
Vendredi 6 août 2010Après le dixième épisode, où l’on relate ma rencontre avec Philippe Lamoureux, poursuivons ensemble la lecture de la biographie “Henri Dès : du Fils au Père”.
Le 7 juillet, ta présence à Paris avait pris une tournure absurde. Une absurdité comme je les aime. Un de ces événements improbables qui se produisent à l’unique condition de n’y avoir jamais pensé avant. Ce jour-là, tu déambulais guitare à la main et barbe de cinq jours au vent, lorsqu’un inconnu te héla. C’était le patron d’un restaurant marocain du quartier de Jussieu, dans le 5e arrondissement. Il cherchait un musicien en échange d’un bon repas chaud pour animer sa soirée couscous. Par l’idée du mouton et de la semoule en sauce alléché, tu avais accepté sur le champ et t’étais retrouvé le soir même au travail, le ventre plein.
Jusque-là rien d’absurde. Mais le répertoire que tu avais choisi pour accompagner les clients tout au long de leur repas l’était totalement. La guerre d’Algérie faisait rage, et tu avais entonné sans complexe des chansons de corps de garde apprises à l’armée, comme la très jolie : « Râpe tes couilles par terre, prends ta pine à deux mains mon cousin… ». Le plus fou est que ta prestation avait plu, et que le patron de la gargote, ayant eu vent de ta situation inconfortable sous la statue d’Henri IV, t’avait proposé le gîte après le couvert. À la fermeture, vous aviez débarqué chez lui et vous étiez glissés dans un lit déjà occupé par sa copine, une jeune et charmante peintre en devenir. Voyant que tu lui tournais désespérément le dos et que le ménage à trois ne faisait pas plus partie de ta liste de fonctionnements potentiels que le vol de pêches, il avait quitté l’appartement en te glissant ce gentil petit mot à l’oreille : « Si tu la touches, j’te tue ! » Le lendemain matin, tu avais quitté les lieux prestement, essoufflé et un peu décoiffé. Un mois plus tard – toi seul sais pourquoi – tu avais été soulagé d’apprendre l’assassinat du brave monsieur à l’arme blanche…
Les jours suivants s’étaient ressemblés. Tu faisais la manche pour des cigarettes avec Philippe le matin, et le soir, tu chantais Oh when the Saints et autres grands standards avec Micky l’Américain au banjo, et Suzanne au « parapluie à pécule » devant les terrasses de Saint-Germain-des-Prés.
