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C’est très sympa, votre truc, mais on veut le petit avec!

Vendredi 10 septembre 2010

Après le vingtième épisode, et nos premières chansons en duo, poursuivons ensemble la lecture de la biographie “Henri Dès : du Fils au Père”.

Début 1976, tu étais parti en croisade dans les maisons de disques françaises avec ton petit 45 tours fait main sous le bras. Partout tu avais entendu la même réponse : « C’est très sympa, votre truc, mais on veut le petit avec ! » Les bougres n’imaginaient même pas que tu puisses faire la promotion du disque sans moi.

Ils me voulaient à tes côtés partout, sur scène et à la télé. Pour eux, la seule jolie facture des chansons ne suffirait jamais à attirer l’attention du public. Évidemment, tu ne rentras même pas en matière. Il était exclu que l’équilibre de ton fils soit mis en péril par une trop grande exposition, et pour ton seul bénéfice. Et dire que j’aurais pu faire la carrière de Jordi

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Déchargeur de cageots de fruits

Mercredi 4 août 2010

Après le neuvième épisode, où l’on relate ma première audition, poursuivons ensemble la lecture de la biographie “Henri Dès : du Fils au Père”.

Le 1er juillet, tu gagnais ton premier franc vingt-cinq en chantant tes chansons sur le Boul’Mich.

Cette maigre rentrée d’argent n’étant de loin pas suffisante pour te payer le luxe des draps à moitié blancs d’un hôtel miteux, tu avais continué ta descente en eaux troubles en installant ta couche sous un des nombreux ponts de Paris. Il y avait là d’autres jeunes beatniks à guitare. Parfois, vous chantiez ensemble, et il pleuvait quelques pièces que vous vous partagiez fraternellement (seul Helvète de la joyeuse troupe, tu recevais les rares francs suisses qui tombaient.

On t’avait dit que tu pouvais travailler aux Halles, comme « déchargeur de cageots de fruits ». Tu t’y étais retrouvé, à faire la queue en compagnie de dizaines d’autres types, bien plus bronzés et motivés que toi, levant la main plus rapidement et bien plus haut lorsqu’un job se présentait. Dans cette joyeuse cohue se trouvait un autre jeune homme de bonne famille, peu enclin au travail manuel, un certain Philippe Lamoureux. Il avait quitté la région de Bordeaux comme tu avais quitté ta Lausanne natale, à la différence près que ses parents n’avaient pas été consultés. Il avait fugué. Tous deux lassés de faire la queue pour mendier l’hypothétique petit boulot, vous aviez décidé de voler deux pêches et d’aller vous faire voir ailleurs. Philippe avait fait le guet pendant que tu réalisais le premier et dernier menu larcin de ta vie. Car cette pêche avait eu mauvais goût, celui de la culpabilité. Le vol ne faisait pas partie de ta liste de fonctionnements potentiels, et tu t’étais juré de ne plus jamais commettre d’acte répréhensible.

Ceci ne t’avait pas « em-pêché » de ronger la pêche jusqu’au noyau et de sympathiser pour de bon avec ton nouveau compagnon. Vous resteriez inséparables jusqu’à la fin de ton séjour.


L’audition à la Polka des Mandibules

Vendredi 30 juillet 2010

Après le huitième épisode, consacré à mes rêves, poursuivons ensemble la lecture de la biographie “Henri Dès : du Fils au Père”.

Le 21 juin 1960, tu débarquais Gare de Lyon, avec pour tout bagage un baluchon et une guitare, sans personne à qui parler, personne chez qui dormir, et une poche remplie de vague monnaie. Un aventurier standard, partant à la conquête d’un lieu inconnu de lui, sait qu’il doit s’attendre à être seul, face à lui-même, sans parler à personne, parfois pendant des jours. Il se peut aussi que le voyage soit un prétexte à la solitude. L’aventurier buriné au menton carré aime le silence.

Mais pour toi, l’idée même d’une demi-journée sans communiquer était insupportable. Il te fallait rencontrer des gens, n’importe qui, pour parler de n’importe quoi, échanger, exister. Afin de parer ce besoin urgent, tu avais d’emblée choisi la facilité en t’invitant dans un club linguistique pour touristes paumés. Tu y avais dansé avec une Finlandaise en mal de contact du nom de Christina. Ouf ! Tout n’était pas perdu, tu pouvais encore séduire et te balader au bras d’une parfaite inconnue sans trop d’efforts, même dans une grande ville comme Paris. Six jours après ton arrivée, tu faisais ta première audition à la Polka des Mandibules, un des rares cabarets de la rive gauche encore ouverts aux artistes en cette période estivale. Malheureusement, après avoir fait de ton mieux pour séduire la patronne en chantant quelques chansons de ton cru, et quelques autres, tu t’étais entendu dire que tes compositions étaient trop longues ! Trop longues ? Deux minutes grand maximum chacune ! Tu étais ressorti de la Polka des Mandibules un peu perplexe. Plus tard, un pro t’avait expliqué que « C’est trop long ! » était l’excuse type des patrons de cabarets qui souhaitaient éviter des phrases comme « C’est nul » ou « Revenez dans cinq ans ».

Loin de te déstabiliser, cette expérience n’avait pas arrangé l’état de tes finances, et tes menus s’étaient « a-menu-isés ». Début juillet, ta pitance journalière se résumait à une baguette de pain et un café au lait le matin. Dommage, le profil anorexique n’était pas encore à la mode en ce temps-là. Tu aurais pu défiler pour de
grands couturiers!