Articles taggés avec ‘lecture’

Déchargeur de cageots de fruits

Mercredi 4 août 2010

Après le neuvième épisode, où l’on relate ma première audition, poursuivons ensemble la lecture de la biographie “Henri Dès : du Fils au Père”.

Le 1er juillet, tu gagnais ton premier franc vingt-cinq en chantant tes chansons sur le Boul’Mich.

Cette maigre rentrée d’argent n’étant de loin pas suffisante pour te payer le luxe des draps à moitié blancs d’un hôtel miteux, tu avais continué ta descente en eaux troubles en installant ta couche sous un des nombreux ponts de Paris. Il y avait là d’autres jeunes beatniks à guitare. Parfois, vous chantiez ensemble, et il pleuvait quelques pièces que vous vous partagiez fraternellement (seul Helvète de la joyeuse troupe, tu recevais les rares francs suisses qui tombaient.

On t’avait dit que tu pouvais travailler aux Halles, comme « déchargeur de cageots de fruits ». Tu t’y étais retrouvé, à faire la queue en compagnie de dizaines d’autres types, bien plus bronzés et motivés que toi, levant la main plus rapidement et bien plus haut lorsqu’un job se présentait. Dans cette joyeuse cohue se trouvait un autre jeune homme de bonne famille, peu enclin au travail manuel, un certain Philippe Lamoureux. Il avait quitté la région de Bordeaux comme tu avais quitté ta Lausanne natale, à la différence près que ses parents n’avaient pas été consultés. Il avait fugué. Tous deux lassés de faire la queue pour mendier l’hypothétique petit boulot, vous aviez décidé de voler deux pêches et d’aller vous faire voir ailleurs. Philippe avait fait le guet pendant que tu réalisais le premier et dernier menu larcin de ta vie. Car cette pêche avait eu mauvais goût, celui de la culpabilité. Le vol ne faisait pas partie de ta liste de fonctionnements potentiels, et tu t’étais juré de ne plus jamais commettre d’acte répréhensible.

Ceci ne t’avait pas « em-pêché » de ronger la pêche jusqu’au noyau et de sympathiser pour de bon avec ton nouveau compagnon. Vous resteriez inséparables jusqu’à la fin de ton séjour.


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L’audition à la Polka des Mandibules

Vendredi 30 juillet 2010

Après le huitième épisode, consacré à mes rêves, poursuivons ensemble la lecture de la biographie “Henri Dès : du Fils au Père”.

Le 21 juin 1960, tu débarquais Gare de Lyon, avec pour tout bagage un baluchon et une guitare, sans personne à qui parler, personne chez qui dormir, et une poche remplie de vague monnaie. Un aventurier standard, partant à la conquête d’un lieu inconnu de lui, sait qu’il doit s’attendre à être seul, face à lui-même, sans parler à personne, parfois pendant des jours. Il se peut aussi que le voyage soit un prétexte à la solitude. L’aventurier buriné au menton carré aime le silence.

Mais pour toi, l’idée même d’une demi-journée sans communiquer était insupportable. Il te fallait rencontrer des gens, n’importe qui, pour parler de n’importe quoi, échanger, exister. Afin de parer ce besoin urgent, tu avais d’emblée choisi la facilité en t’invitant dans un club linguistique pour touristes paumés. Tu y avais dansé avec une Finlandaise en mal de contact du nom de Christina. Ouf ! Tout n’était pas perdu, tu pouvais encore séduire et te balader au bras d’une parfaite inconnue sans trop d’efforts, même dans une grande ville comme Paris. Six jours après ton arrivée, tu faisais ta première audition à la Polka des Mandibules, un des rares cabarets de la rive gauche encore ouverts aux artistes en cette période estivale. Malheureusement, après avoir fait de ton mieux pour séduire la patronne en chantant quelques chansons de ton cru, et quelques autres, tu t’étais entendu dire que tes compositions étaient trop longues ! Trop longues ? Deux minutes grand maximum chacune ! Tu étais ressorti de la Polka des Mandibules un peu perplexe. Plus tard, un pro t’avait expliqué que « C’est trop long ! » était l’excuse type des patrons de cabarets qui souhaitaient éviter des phrases comme « C’est nul » ou « Revenez dans cinq ans ».

Loin de te déstabiliser, cette expérience n’avait pas arrangé l’état de tes finances, et tes menus s’étaient « a-menu-isés ». Début juillet, ta pitance journalière se résumait à une baguette de pain et un café au lait le matin. Dommage, le profil anorexique n’était pas encore à la mode en ce temps-là. Tu aurais pu défiler pour de
grands couturiers!

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Sans diplôme scolaire ni diplôme professionnel, mais avec ton sourire et ta guitare

Mercredi 28 juillet 2010

Après le septième épisode, consacré à d’illustres chanteurs, poursuivons ensemble la lecture de la biographie “Henri Dès : du Fils au Père”.

1959 n’avait pas été une année particulièrement riche en péripéties. La routine de ton apprentissage te plombait un peu le moral et ta carrière balbutiante de chanteur en devenir stagnait un poil. Souvent, tu rêvais la nuit qu’il te suffisait d’écarter les bras pour t’envoler et planer au-dessus du quartier de la place Saint-François, et cela te laissait songeur. Prémonition de lévitation dans les hautes sphères de la chanson ? Rêve d’émancipation et de liberté personnelle ? Professionnelle ? C’est compliqué les rêves paraît-il.

J’ai d’abord cherché un lien avec saint François d’Assise, un gentil gars canonisé au XIIIe siècle parce qu’il aimait les pauvres et portait les stigmates. Malheureusement, quand j’ai appris que les marques qu’il portait aux mains et aux pieds étaient bêtement dues à une forme de lèpre16, j’ai compris que je faisais fausse route. J’ai ensuite exploré la piste des louveteaux (enfants scouts de 7 à 12 ans). Comme saint François est leur patron, et que leur mode d’éducation est inspiré du Livre de la jungle de Rudyard Kipling, je me suis dit que je tenais forcément quelque chose, une piste en lien avec toi et ton rêve, tes chansons pour enfants, tout ça… mais rien. Dieu merci, au bout de plusieurs jours de recherches infructueuses, Saint François eut pitié de moi. Il m’a parlé. Enfin, pas directement. Par internet. Lorsque j’y ai lu que ce bon vieux religieux avait fondé le monastère de San Francisco à Madrid en 1217 ! Alleluia ! Je fus comme touché par la grâce. Il venait de me donner un signe de l’au-delà pour que j’arrête de faire des hypothèses à deux balles et que je reprenne enfin le cours de ton histoire.

Le 27 janvier 1960, un an et des poussières avant la fin de ton apprentissage, tu mettais un pied dans la vraie vie, sans diplôme scolaire ni diplôme professionnel, mais avec ton sourire et ta guitare.

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