De Georges Brassens à Elvis Presley
Vendredi 23 juillet 2010Après le sixième épisode, consacré à mon père, poursuivons ensemble la lecture de la biographie “Henri Dès : du Fils au Père”.
Le Barbare était une sorte de haut lieu de l’intelligentsia estudiantine lausannoise de l’époque. Un bistro situé dans les escaliers du Marché (sous la cathédrale), où les jeunes cerveaux se retrouvaient pour jouer aux échecs et fumer la pipe en se caressant le duvet qui leur servait de barbichette, d’une main sûre et volontaire, à la manière des grands philosophes antiques.
Toi, tu ne faisais pas vraiment partie de ce monde-là, tu n’étais pas un « intello » à proprement parler, et les jeux d’échecs te laissaient de marbre. Tu venais surtout y fumer tes premières cigarettes, des « Gauloises jaunes filtre », et reluquer les futures mères au foyer avec diplôme universitaire encadré dans le salon se dandiner au son du juke-box. Enfin, je ne suis pas sûr que le terme dandiner soit très approprié, puisque ce juke-box ne diffusait quasiment que des chansons de Juliette Gréco, Boris Vian, Félix Leclerc, René-Louis Lafforgue, Boby Lapointe, Philippe Clay, Jacques Brel… et Brassens. Oui Brassens, cet autre Georges de ta vie, à la mort duquel je t’ai vu pleurer en cachette.
Je me souviens, nous étions à table en famille ce 30 octobre 1981 (le lendemain de son trépas), lorsque tous les programmes de la télévision française s’étaient interrompus pour annoncer la victoire de la Grande Camarde sur le poète. Mais je vais un peu vite, en 1958, Brassens n’avait que 37 ans et toi 17. Certains de ses disques étaient difficiles à trouver car parfois censurés, mais surtout ils étaient interdits à la vente aux moins de 18 ans. Bien trop anarchiste et « pornographique » pour les minots de l’époque, le père Georges! D’ailleurs, l’autre personnalité subversive et dangereuse du moment, aux antipodes de celle de Brassens, était un certain Elvis Presley, dont tu passais le 45 tours du titre « Hound Dog » en boucle sur le gramophone-valise familial. Étonnamment, l’implosion d’Elvis sur ses toilettes, il y a trente ans, fut l’autre décès que je te vis, de mes yeux vu, avoir du mal à avaler…