Secrétaire aux studios Harcourt

Après le quatorzième épisode, et nos difficultés de la vie de tous les jours, poursuivons ensemble la lecture de la biographie “Henri Dès : du Fils au Père”.

Niveau alimentation, ça n’était pas le Pérou non plus. Vous vous contentiez d’acheter des abats de volaille au marché, et parfois, le dimanche, une boule de glace pour deux suffisait à illuminer votre après-midi. Le bonheur quoi !

Votre plan pour les mois à venir était le suivant : maman trouvait un travail stable, et gagnait votre vie en attendant que tu deviennes riche et célèbre. Le problème, c’est que l’Espace Schengen était encore loin, tout comme les accords bilatéraux entre la Suisse et la France. Maman n’ayant pas de permis de séjour, le permis de travail lui était interdit. Le permis de travail lui étant interdit, pas de permis de séjour. Files d’attente interminables, rendez-vous manqués, contrôles médicaux, course dans les couloirs résonnants de l’administration française mastoc, entrevues avec des fonctionnaires gris, dans des bureaux gris, remplis de classeurs gris à gros anneaux dont l’odeur reconnaissable de carton et de poussière emplissait chaque pièce : le long cercle vicieux des demandeurs de travail ou d’asile étrangers avait duré, mais pas si longtemps que ça, car maman avait la chance d’être jolie, blanche, et de parler la langue, avec un accent bizarre, certes (le fameux « accent suisse » de la pub Ricola cher aux Gaulois), mais dans un français excellent.

C’est finalement dans les légendaires Studios Harcourt qu’elle avait posé ses guêtres. Pas comme photographe ou mannequin, mais comme secrétaire, ou plutôt photocopieuse organique. La réputation des studios leur imposant une qualité de courrier irréprochable, maman avait été chargée de taper la même lettre à longueur de journée, avec pour seule entorse au train-train, le nom et l’adresse du destinataire, qui changeaient évidemment. Enfin, les 300 francs français de salaire mensuel étaient bienvenus.

Pendant ce temps-là, tu courais les cabarets avec ta guitare sous le bras en quête d’auditions. Le Caveau de la Bolée, la Rôtisserie de l’Abbaye, la Chanson Galande, l’Échelle de Jacob, l’Écluse, Milord l’Arsouille, le Cheval d’Or, tu te présentais partout, et parfois on t’engageait pour un soir. Alors, tu revenais tard dans la nuit, rue Kermen, et comme un bon mari amoureux, avant de te coucher, tu préparais un sandwich pour alléger le pénible lendemain de ta petite femme.

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