C’est ici que tout bascule

Après le troisième épisode, consacré à mon apprentissage, poursuivons ensemble la lecture de la biographie “Henri Dès : du Fils au Père”.

Ton père n’avait jamais eu l’intention de te lâcher la bride entièrement. Il espérait encore une carrière plus reluisante pour son fiston. Et c’est pour cette raison qu’il t’avait fait inscrire à des cours du soir de mathématiques supérieures, à l’Université populaire de Lausanne, en parallèle à ton apprentissage. Peut-être ainsi aurais-tu pu exercer le beau métier d’architecte, plutôt que simple dessinateur en bâtiment. Qui sait ? Un soir justement, rentrant chez toi après avoir rempli distraitement la lourde tâche du fils qui tente tant bien que mal de faire plaisir à son père, des chiffres et des calculs universitaires, vespéraux et populaires plein la tête, tu avais remarqué une affiche annonçant un concours amateur de chansons au Café du Bourg, juste en dessous du Cinéma du Bourg, en haut de la rue de… Bourg.

Attention ! C’est ici que tout bascule.

Enfin calmons-nous, c’était plutôt là-bas, à la rue de Bourg, il y a cinquante ans exactement. Eh oui papa, ce ne sont pas seulement tes trente ans de carrière pour enfants, ni tes quarante ans de carrière tout court que tu fêtes cette année. Cela fait bel et bien cinquante ans que tu as fait ce choix. Le choix inconsidéré de rentrer dans ce café et de t’inscrire à un concours de chant fin 1957, alors que tu n’avais jamais écrit ni chanté de chansons en public de ta vie. Pourquoi ? Mais pourquoi fichtre ? Je pense que tu ne te l’étais jamais demandé, mais quand je t’ai posé la question, tu m’as dit : « Pour rigoler. » Et pour faire rigoler tes copains surtout. C’est ici que tu deviens vraiment énervant.

Car là où certaines carrières sont planifiées, rêvées, convoitées, conceptualisées, idéalisées, bavées pendant des années avant de pouvoir éventuellement se matérialiser, toi tu l’as fait pour te marrer un bon coup. Résultat : ça fait cinquante ans que tu te tapes sur les cuisses (enfin presque). Tu es allé t’acheter une partition de Cigarettes, whisky et p’tites pépées , une chanson américaine de 1947, traduite et réinterprétée par Annie Cordy pour le film du même nom, sorti en 1958, et tu t’es pris au jeu. Chaque sameditu y es retourné. Au début, tu pouffais plus que tu ne chantais. Le pianiste essayait tant bien que mal de t’accompagner. Puis au fil des « primes » de cette manière de « Nouvelle star » de quartier de l’époque, tu avais pris un peu d’assurance et tu avais terminé avant-dernier, avec en poche un « bon pour cinq repas au bistro du Bourg »8. Lors de cette grande finale, tu avais aperçu au fond, tout au fond de la salle enfumée, près de la porte, sous son chapeau, le visage de ton père qui te voyait pour la première et dernière fois sur scène.

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