Car toi, ça faisait longtemps que tu l’avais oublié, ce fichu pari

Après le quinzième épisode, à la recherche d’une situation stable, poursuivons ensemble la lecture de la biographie “Henri Dès : du Fils au Père”.

C’est peut-être à cause de ce côté naïf, léger et un peu enfantin qui se dégageait déjà de certains de tes textes que le succès s’était fait attendre. Surtout à une époque où les chanteurs engagés de type rive gauche recommençaient à pointer le bout de leur poésie intello, pour le plus grand plaisir des nouveaux révolutionnaires en herbe qui n’avaient plus beaucoup à attendre pour tout faire péter, un certain mois de mai. Mais je m’emballe un peu…

Le 23 décembre fut la date de votre premier retour au pays pour fêter Noël en famille. Pierrot, ton beau-père, t’y attendait de pied ferme. Espérant secrètement t’entendre dire que c’était trop dur, que vous alliez abandonner, que la vie d’artiste n’était finalement pas faite pour toi, que tu allais reprendre ton job à la radio jusqu’à la retraite, et surtout lui rendre sa fille. Déception. Vous étiez en pleine forme. Pas bien gros, mais en pleine forme ! Piqué au vif, il t’avait défié devant tout le monde en soutenant que jamais, au grand jamais, tu ne serais capable de gagner la vie de sa fille. Pari relevé. Cinq cents francs suisses. Tope là !

À l’époque, le franc suisse et le franc français étaient quasiment à parité. C’était beaucoup d’argent, et Pierrot en salivait d’avance. Ce n’est que bien des années plus tard, en 1978 – alors que tu gagnais suffisamment bien ta vie pour être propriétaire d’une jolie maison en banlieue parisienne avec garage, jardin et vue sur rien, que maman avait arrêté de travailler depuis longtemps, que vous rouliez dans une magnifique Renault 16 vert pomme, et que vous aviez deux enfants beaux comme des camions (surtout moi) – que Pierrot s’était acquitté de sa dette en gémissant. Car il était près de ses sous, le Pierre Chastellain. Et c’est ta belle-doche, Denise, ma future grandmaman chérie si souriante, qui les lui avait réclamés à ta place, et à juste titre. Car toi, ça faisait longtemps que tu l’avais oublié, ce fichu pari.

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